Les semeurs de morts en République Centrafricaine

Autopsie d'une guerre civile

La Séléka

À l'image de sauterelles qui envahissent les champs, ils sont arrivés il y a un an du désert du Sahara. Ils, ce sont les mercenaires ou plutôt une association de mercenaires hétéroclites et de forces centrafricaines. Ce nouveau mouvement s'est appelé Séléka, ce qui signifie « Coalition ». Mais notons dès à présent que les motivations des premiers n'ont jamais été celles des seconds. En Afrique centrale, nous connaissons ce nom de Séléka, mais ici, nous l'avions toujours employé comme équivalent au terme de « mariage ou alliance ».

Cette coalition, qui s'est constituée en août 2012, est formée de partis politiques, de dissidents voire de rebelles centrafricains, tchadiens et soudannais, et de musulmans en quête de territoires à islamiser. C'est d'ailleurs cette coloration religieuse musulmane qui caractérise la Séléka.

Parmi ces mouvements politiques, nous trouvons principalement :

  • La UFDR pour l'Union des Forces Démocratiques pour le Rassemblement dont le dirigeant est justement Michel DJOTODIA. C'est cette formation politique qui forme la quasi-totalité de la Séléka, et c'est également pour cela qu'un de ses membres, Justin Kombo Moustapha, en sera le secrétaire général.
  • Le CPJP pour la Convention des Patriotes pour la Justice et la Paix dont le dirigeant est le Général Noureddine Adam. Le porte-parole de cette formation est Éric Néris-Massi, le beau-fils de Charles Massi.
  • Le FDPC, le Front Démocratique du Peuple Centrafricain que dirige Martin Koumtamadji, plus connu sous le nom d'Abdoulaye Miskine.
  • La CPSK, la Convention Patriotique du Salut du Kodro dont le fondateur est Mohamed-Moussa Dhaffane.
  • L'A2R pour l'Alliance pour la Renaissance et la Refondation, créée en octobre 2012 et qui est devenue le 18 mars 2013 le M2R, le Mouvement pour la Renaissance et la Refondation / Mouvement politique alternatif en RCA avec, pour coordinateur, Salvador Edjezekanne.

Mais au milieu de ces différents groupuscules qui forment la Séléka et les rebelles recrutés sur place en RCA, il y a également d'anciens mercenaires tchadiens qu'Idriss DEBY lui-même avait engagés pour mettre François BOZIZÉ au pouvoir en 2003. À présent, ces mêmes mercenaires sont de retour en République Centrafricaine avec à leur tête un certain Michel DJOTODIA. Ce dernier prendra la présidence laissée vacante par celui qu'il renversa lors du coup d'État de mars 2013, en renversant le régime en à peine quelques heures dans la capitale, Bangui, et après une offensive lancée en décembre 2012. Michel DJOTODIA, devient ainsi le premier Chef d'État musulman en Centrafrique, un pays majoritairement chrétien dans une République Centrafricaine dont la population est à 80 % chrétienne. Dès sa première élocution, il se veut rassurant et affirme : “Je veux servir tous les Centrafricains qu'ils soient chrétiens ou musulmans. Je ne suis pas venu pour les musulmans.”

Pourtant, dès le 17 avril 2012, DJOTODIA signait une note confidentielle qu'il adressait à l'Organisation de la Conférence Islamique en Arabie Saoudite, dans laquelle il soulignait ses relations depuis 2006 avec les islamistes du Soudan, du Darfour et du Tchad. (Vous pouvez la télécharger ici). Leurs buts, transformer une partie de ces territoires en une République Islamique et mettre en place un régime leur permettant d'appliquer la Charia.

Mais officiellement, les raisons de ce coup d'État seront éminemment politiques. Il est notamment reproché au gouvernement en place sa recherche de collaborations avec les pays de l'Est, et principalement avec la chine, de ses implantations en RCA et de ses investissements. On reprochera également sa gestion du pays déjà au bord du chaos. Ce sont ces arguments qui donneront bonne conscience, notamment à l'Europe qui, de nouveau, laissera s'installer un génocide, car il faut bien appeler les choses par leur nom, en invoquant la non-ingérence dans un "problème de politique intérieur et la fin de la Françafrique !". Pourtant, nous connaissions tous les desseins de ces mercenaires.

Dès son accession au pouvoir, Michel DJOTODIA s'est désengagé de ses accords avec les autres groupes de mercenaires, faute de moyens et de stratégies. Ceux-ci, floués, se sont violemment retournés contre les populations locales. Pour celles-ci, l'arrivée en masse de véritables terroristes musulmans tous tchadiens, ne parlant ni sango ni français, a donné lieu à une assimilation radicale qui vise à identifier Séléka à Tchadien.

Très vite, le pays devient incontrôlable et plonge dans le chaos. Michel DJOTODIA voit ses propres troupes de la Séléka mettre à sac la capitale Bangui, multiplier les exactions meurtrières, les pillages et les viols, sans qu'il ne puisse les maîtriser. Las des exactions qu'ils subissent, on verra quelques semaines plus tard dans les provinces, des milices d'auto-défense chrétiennes qui riposteront en créant comme ils se nommeront, les Anti-Balaka, sous le regard, "surpris", des observateurs internationaux.

Les anti-Balaka.

L'origine du nom "Anti-Balaka" réside dans l'analogie avec les groupes anti-Zaraguinas qui sévissaient jusque dans les 90. Connus également sous le nom de coupeurs de route, ces bandits sans foi ni loi étaient principalement d'anciens rebelles tchadiens et des pro-Bozizé qui l'ont soutenu lors de son coup d'État, le 15 mars 2003. Devant le refus du nouveau président de tenir ses promesses en échange de leur soutien, ils ont décidé de se rétribuer de leurs services par eux-mêmes, et eurent pour objectifs, de terroriser la population centrafricaine et de voler les Pheuls considérés comme riche avec leur bétail ou enlever leurs enfants contre rançon. Ils sévissaient principalement dans le nord de la RCA, près de la frontière tchadienne.

Devant le manque de réaction armée du FACA, les Pheuls organisèrent des milices d'auto-défense en constituant des groupes d'archers, armés de flèches empoisonnées et d'amulettes protectrices. Ces milices, particulièrement efficaces, ont réussi a se libérer progressivement de cette menace et a mettre en difficulté ces bandits qui sévissaient. Si ces groupes d'auto-défense ne sont pas toujours reconnus dans leurs statuts, certains Préfets leurs délivrèrent des cartes officielles d'archers à l'effigie de la RCA, afin de faciliter leurs actions et leurs rapports avec l'administration ou le FACA.

En Sango, "Balaka" est une machette ou un coupe-coupe utilisé en brousse ou dans les champs. Lors des exactions des coupeurs de route, c'était principalement ces armes qui étaient utilisées pour commettre les barbaries et autres enlèvements à l'image des atrocités perpétuées au Rwanda. L'histoire ne se répète-t-elle pas aujourd'hui ?

Un génocide non encore nommé

Les victimes de la SélékaDès les premières semaines de l'offensive de la Séléka en décembre 2012, des centaines de civils ont été tués délibérément, tandis que des milliers ont été victimes de tortures et d'autres formes de traitements cruels, inhumains ou dégradants, notamment de viols et d'autres violences sexuelles. À ce jour, plusieurs centaines de milliers de civils ont été déplacés, tandis que plus de 150 000 Centrafricains se sont réfugiés dans les pays voisins, sans compter le nombre de tués.

Maintenant, certains musulmans radicaux ciblent des groupes religieux, et les membres de la Séléka s'en prennent ouvertement aux Églises et aux chrétiens.

Après les atrocités des Séléka, les Anti-Balaka prennent le relais. Ils pillent et tuent sans distinction leurs frères musulmans. Maintenant, eux aussi attaquent les paroisses qui les ont pourtant soutenus et accueillis depuis des années. Parmi ces populations, se mêlent de jeunes désoeuvrés et drogués qui profitent de cette guerre civile comme terrain de jeux et de défouloir. Malheureusement, ils ne se rendent pas compte qu'ils mettent à sac leur propre vie et leur pays.

S'il était faux de dire que cette guerre civile avait pour objet à l'origine une guerre de religion, c'est bien vers cela que l'on s'achemine malgré les appels au calme conjoints des Évêques et des Imams Centrafricains.

C'est en urgence que les autorités centrafricaines et la communauté internationale doivent agir avec la plus grande fermeté, afin de maîtriser les groupes armés, quels qu'ils soient, et arrêter les responsables de tous les actes odieux qui s'apparentent, sans nul doute, à des crimes contre l'humanité qui se propagent dans toute la République Centrafricaine.

Les leçons du passé n'ont-elles pas été suffisamment explicites ? Je rappelle qu'en l'espace de quatre mois, le génocide des Tutsi au Rwanda a fait plus de 800 000 victimes. Je rappelle que selon la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948 de l'ONU, “Le génocide est commis dans l'intention de détruire, tout ou partie d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel !” N'est-ce pas déjà le cas aujourd'hui ? Les enfants des musulmans sont également attaqués par les milices Anti-Balaka, et sont éventrés à coups de machette, démembrés et/ou décapités. Des charniers sont découverts sur tout le territoire.

Après des millions de réfugiés et de déplacés, et après les génocides perpétrés, il faudra attendre le 5 décembre 2013 pour que l'armée française intervienne avec les 1 600 hommes de l'opération Sangaris. Un engagement bien timide au regard d'un pays saccagé et vidé de toute sa substance. À l'heure où je termine ces lignes, le 14 février 2014, j'apprends que la France envoie 400 hommes supplémentaires, dont 50 gendarmes, afin de poursuivre les auteurs des exactions commises.

On a laissé ces violences s'intensifier depuis trop longtemps, au point de devenir incontrôlable. Il faut tout faire pour que les civils centrafricains soient réellement protégés.

L'Union Africaine, les Nations Unies et l'Europe doivent se mobiliser et mettre en place de vraies mesures afin de faire cesser les violences d'où qu'elles proviennent et s'engager à ne laisser aucun crime impuni. Il faut mettre un terme à cette crise humanitaire en se souvenant que Bangui, qui doit aussi être sous surveillance, n'est pas la seule région touchée par cette catastrophe, et ne représente pas toute la République Centrafricaine qu'il faut protéger.

Aujourd'hui, à l'heure du retrait des troupes des Séléka au Tchad, on peut légitimement s'interroger sur les motivations de certains coreligionnaires tchadiens. Si la population tchadienne n'est aucunement responsable des massacres en RCA, il faut constater que seules les frontières de ce pays sont ouvertes pour permettre la fuite des mercenaires, alors que tous les autres états frontaliers avec le Centrafrique ont fermé tous les accès.

Au cours de cette retraite, la Séléka laisse le goût du sang et des larmes derrière elle comme une trace indélébile où se mêlent amertume, désolation et tristesse. C'est à la lecture de ces évènements à laquelle je vous invite dans la rubrique “Témoignages”.

Alain, le 15 février 2014.

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